La rationalité, c’est quand ça tourne pas

 

[ndla : ce billet a beaucoup souffert de la récente migration du blog, il est présenté ici sans les références qui accompagnaient le billet d’origine, et sans les commentaires de l’époque]

 L’hypothèse de la rationalité a été et est encore aujourd’hui à l’origine de débats et controverses passionnants en économie. Les questions qu’elles soulève sont vastes. Je ne vais pas les aborder dans leur complexité ici. Je voudrais juste rappeler en quoi consiste la rationalité dans la théorie économique standard(néoclassique, si vous préférez), pour vous montrer que c’est une hypothèse qui n’est pas si forte qu’on pourrait le penser.

La micro économie se veut une théorie des choix. Elle considère que les individus sont tous munis d’une « relation de préférence », c’est à dire d’une capacité à comparer les différents états du monde deux à deux. Entre deux états du monde imaginables, un individu doit être capable de dire qu’il préfère le premier au second, ou le second au premier, ou qu’il les aime autant l’un que l’autre. Un état du monde, c’est très vaste, et pour pouvoir comparer deux états du monde, il faut tenir compte d’une multiplicité de points de vue. Par exemple, si je dois comparer un état du monde A, dans lequel j’habite une très belle maison, mais loin de ma famille et très chère, à un état du monde B dans lequel j’habite un taudis, dont le bas prix me permet d’avoir une vie très riche, et proche de ma famille, les différents points de vue n’iront pas dans le même sens. Du point de vue du confort, je préférerai A à B, du point de vue sentimental et du point de vue des loisirs, je préférerai B à A. Avoir une relation de préférence, c’est être capable d’agréger ces différents points de vue, afin de pouvoir comparer globalement A à B, en tenant compte simultanément de tous les points de vue. Qu’est ce qui fait que, finalement, je préférerais A à B ou l’inverse ? Tout dépend de mes goûts et de l’importance des différences entre A et B selon les différents points de vue.

L’hypothèse de rationalité, telle qu’elle est formulée parla microéconomie néoclassique, implique que la relation de préférence ait deux propriétés :

la complétude et la transitivité. Qu’est-ce à dire ?

La complétude signifie simplement que je peux toujours comparer deux états du monde, quels qu’ils soient. Encore une fois, comparer peut signifier soit préférer l’un à l’autre, soit être indifférent au choix entre les deux. Ce qui est exclu par la propriété de complétude, ce n’est pas l’indifférence,mais l’incomparabilité. Prenons un exemple simple. On a coutume de dire que la santé n’a pas de prix, et que l’amour non plus. Cela implique que si quelqu’un a le choix entre un état du monde dans lequel il est en bonne santé et un tas d’autres états du monde dans lesquels il est en mauvaise santé, alors il choisira forcément celui où il est en bonne santé, même s’il est multimilliardaire, beau et adulé dans les autres états du monde. Si le même individu doit choisir entre un état du monde dans lequel il est amoureux et un tas d’autres états du monde dans lesquels il ne l’est pas, alors il choisira forcément celui où il amoureux.Problème : s’il a à choisir entre un état du monde dans lequel il est amoureux et en mauvaise santé et un état du monde dans lequel il n’est pas amoureux mais est en bonne santé, comment compare-t-il ces deux états ? S’il considère réellement que la santé et l’amour n’ont pas de prix, alors il ne peut pas les comparer. Cela ne veut pas dire qu’il est indifférent. Il refusera moralement de considérer qu’un état du monde dans lequel il est en mauvaise santé puisse être équivalent à un état du monde dans lequel il est en mauvaise santé. De la même manière, il s’interdira de considérer qu’un monde sans amour puisse être équivalent à un monde avec amour. Il ne préfère pas le premier au second, il ne préfère pas le second au premier, et il n’est pas indifférent entre le second et le premier. Sa relation de préférence n’est donc pas complète, et il n’est pas rationnel au sens néoclassique du terme. Quelqu’un qui, en revanche, même face à ce type de situation, parvient à « peser le pour et le contre » et finalement à établir une comparaison, est bien muni d’une relation de préférence complète. 

La transitivité, elle, signifie que si je préfère A à B et B à C, alors je préfère également A à C. Imagine-t-on quelqu’un qui préfère le café au thé, qui préfère le thé à la verveine, et qui préfère la verveine au café ? Si quelqu’un a de telles préférences, comment pourra-t-il faire un choix entre thé, café et verveine ? De telles préférences qui « tournent »(« tiens, je vais prendre une verveine… oh puis non, je préfère prendre un thé… quoi que, je préfère prendre un café… mais je préfère la verveine au café… »)sont dites intransitives. Une relation de préférence intransitive est jugée irrationnelle,au sens néoclassique du terme. Notons que s’il est rare de voir des individus ayant des préférences intransitives, Condorcet avait remarqué  que le vote à la majorité peut conduire à des préférences du corps électoral non transitives(et Arrow, plus tard, a démontré que le même problème se pose à toute procédure non-dictatoriale d’élaboration de préférences collectives).

Bilan des courses : pour respecter l’hypothèse de rationalité des modèles néoclassiques, il suffit :

1- D’être toujours capable de dire soit « je préfère A à B », soit « je préfère B à A », soit « je suis indifférent entre A et B »

2- De préférer A à C à chaque fois que je préfère simultanément A à B et B à C

Sont-ce des conditions si drastiques qu’elles doivent conduire à remettre en cause de façon radicale la théorie néoclassique ? J’en doute.

Toutefois, bien sûr, la question de la rationalité soulève d’autres problèmes :

  • Les individus connaissent-ils réellement leurs propres préférences ?
  • Sont-ils les mieux placés pour savoir ce qui est bon pour eux ?
  • Font-ils toujours le choix de ce qu’ils croient bon pour eux ?
  • Utilisent-il toujours toute l’information dont ils disposent pour identifier correctement le domaine des possibles ? Dans le cas contraire, leur choix se portera sur ce qu’il y a de mieux parmi tout ce qu’ils croient possible, mais sera peut être moins bon qu’un autre choix qu’ils ne croient pas possible alors qu’il l’est.
  • Que penser du fait que le processus économique en lui même peut modifier sa relation de préférence ? Sur quelle base, dans ce cas, doit-on porter un jugement normatif sur une situation économique ?
  • Etc., je compte sur les lecteurs d’optimum pour être inventifs en commentaires.

 

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